Au coeur du comté de Sonoma, de nombreuses et nombreux francophiles ne demandent qu'à se réunir autour d'un verre de vin pour lire et débattre en français.
Friday, July 4, 2014
Pourquoi développer le goût de la lecture? Agnes Desarthe
POURQUOI DÉVELOPPER LE GOÛT DE LA LECTURE?
Bien souvent on me demande « COMMENT développer le goût de la lecture? » Et
cela suppose que la question du pourquoi, celle que l'on nous pose aujourd'hui, a été
réglée en amont. Mes interlocuteurs habituels semblent toujours d'accord pour
affirmer que la lecture est nécessaire; bonne pour la croissance, bonne pour la
conscience, l'orthographe, la grammaire et la culture générale. Enseignants,
journalistes ou éducateurs, ils attribuent tous à la lecture un caractère d'utilité
publique. Avec la question qui nous est posée aujourd'hui – POURQUOI développer
le goût de la lecture? - Nous franchissons un pas. Est-ce un pas en arrière? Est-ce un
pas en avant? Je ne saurais trop le dire.
Je ne peux m'empêcher d'entendre un mélange de provocation et d'inquiétude dans ce
« pourquoi ». Provocation sur le mode du « Que gagne-t-on à maintenir ce passetemps
obsolète? À l'heure du virtuel, du règne de l'image, est-il encore raisonnable de
se pencher sur l'écrit? Il n'est pas prouvé qu'à s'y pencher, justement, on récolte
davantage de bonnes notes à l'école que de problèmes de dos. La lecture, si lente, si
laborieuse ne représente-t-elle pas une perte de temps, un encouragement à la rêverie
et à la langueur, ennemies de la productivité? » Au chapitre de l'inquiétude, les
Cassandre affolées nous annoncent la mort du livre, la désaffection des jeunes, la
victoire définitive de l'image sur les mots. « Les gens ne lisent plus. » Combien de
fois ai-je entendu cette plainte? « Les jeunes ne lisent plus. » Le plus souvent, ces
sentences sont prononcées avec un mélange de désespoir et de mépris, de
soulagement aussi. Car, je l'ai constaté, les sentiments qui se développent autour des
livres sont presque toujours ambivalents. Et moi, pendant ce temps, je prends le
métro et je vois des gens, souvent jeunes, les yeux rivés à une page. Je suis d'ailleurs
surprise par les oeuvres qui circulent dans les boyaux souterrains; on ne lit pas que les
best-sellers du moment dans les transports en commun.
Mais revenons à ce malheureux adverbe interrogatif, ce POURQUOI qui nous
renvoie à l'absence de nécessité et de besoin. Qui songerait, par exemple, à
demander« Pourquoi développer le goût du sommeil? Ou le goût de se nourrir? » Il
est vrai que l'on peut vivre sans lire. Tout dépend de ce qu'on entend par vivre. Mais
ce n'est pas tout: la question, ainsi posée, évacue également la notion de plaisir; qui se
soucie de développer le goût des jeux vidéos ou celui des caresses? Nous serions
donc face à une activité que l'on soupçonne de n'être ni utile, ni agréable.
Je suis, par chance, une des personnes les mieux placées pour le comprendre. Jusqu'à
l'âge de dix-sept ans, j'ai en effet considéré que la lecture était inutile et désagréable.
Je ne comprenais pas en quoi consistait ce que l'on me vantait comme étant un loisir,
je ne parvenais pas à comprendre quel type d'opération mentale je devais mettre en
branle pour que ça marche, pour que les paroles écrites s'animent, prennent sens.
Je viens d'une famille dans laquelle la tradition orale primait. Nous avions beaucoup
de livres à la maison, mes parents étaient tous deux de grands lecteurs, mais il y avait
une telle quantité d'histoires racontées, d'anecdotes, de contes transmis oralement que
j'ai grandi en ayant l'impression d'en être rassasiée, écoeurée parfois. L'urgence que je
ressentais n'était donc pas celle de lire, mais celle d'écrire, comme pour me
débarrasser de ce trop plein.
Afin d'illustrer mon propos, je vais vous raconter une fable que ma grand-mère a
transmise à mon père et qu'il nous a, à son tour, livrée, en la traduisant du dialecte
judéo-lybien dans laquelle il l'avait entendue pour la première fois.
C'est l'histoire d'une femme. Elle est mère de famille. Elle trime du matin au soir.
Tous les jours se ressemblent. Ils s'égrènent dans une succession de tâches sans grand
intérêt et peu gratifiantes. Notre héroïne a l'impression que sa vie n'a pas de sens et se
sent broyée par la monotonie de son existence. Jusqu'au jour où, sous le coup d'une
impulsion, elle fabrique une petite poupée en terre qu'elle baptise Mère La boue –
c'est aussi le titre de l'histoire. Mère La Boue est une figurine que la Mère de famille
a façonnée de ses mains et qui tient au creux de sa paume. Elle est secrète. Personne
ne doit la voir. La Mère de famille la dissimule dans une niche creusée à même le
mur et rien, dans son attitude, ne trahit le moindre changement. Elle accomplit ses
tâches avec le même courage et la même lassitude qu'avant. En apparence en tout cas
car, dans le fond, tout est transfiguré. Chaque soir, à la nuit tombée, lorsque le mari et
les enfants sont endormis, la Mère de famille va trouver sa poupée et lui raconte les
menus faits de sa journée, les contrariétés, les joies minuscules; elle lui fait part de
ses doutes, de ses inquiétudes, elle lui dit tout. Et, du coup, chacun de ses actes,
trempé dans l'or de la narration, devient précieux. Souvent elle se dit – quand elle
glisse sur un morceau de savon, ou qu'elle se coupe en préparant le repas : « Quand je
vais raconter ça à petite Mère La Boue! » et au lieu de pleurer, elle rit. C'est
merveilleux. Tout va bien. Mais nous sommes, je le rappelle, dans une histoire de ma
grand-mère et, dans les histoires de ma grand-mère il n'y a pas de happy-end. Tout va
bien donc, jusqu'au jour où, alors que tout le monde dort, la Mère de famille se lève
pour aller parler à sa poupée comme d'habitude; seulement lorsqu'elle écarte le rideau
qui protège la cachette, elle trouve la niche vide. Plus de poupée. À la place, un tas
d'asticots grouillants. C'est la fin de l'histoire. Mais que serait une fable de ma grandmère
sans morale à vous glacer le sang? La voici donc, cette morale: « Toute parole,
si elle n'est pas transmise, tue. »
J'ai très tôt compris la leçon et, il faut croire que je tenais à ma peau, puisque dès que
j'ai su tenir un crayon, j'ai écrit à mon tour des histoires, afin, sans doute d'écarter
cette terrible malédiction.
On peut se demander comment, dans ces conditions, la lecture a fini par trouver sa
place. Comment mon goût pour la lecture s'est-il développé?
Que se passe-t-il quand, à dix-sept ans, alors que je suis en classe de khâgne au lycée
Fénelon, je me mets à aimer lire? Aussi naïf que cela puisse paraître, je comprends
simplement, grâce à un merveilleux professeur, que dans les livres, il y autre chose
qu'une histoire. Je découvre, en un mot, la littérarité de la littérature. On peut
toutefois se demander en quoi la révélation d'une poétique a pu avoir un impact sur
mon esprit d'adolescente. Quel est le besoin, la pulsion qui me poussèrent à adhérer à
une forme que j'avais rejetée pendant toute mon enfance? Il s'agissait, je crois d'une
aspiration à l'autonomie intellectuelle; à l'autonomie artistique aussi. L'énorme
différence qui m'apparut soudain entre les fables dont j'avais été gavée et celles que je
découvrais en lisant, résidait dans le fait que les secondes n'avaient pas besoin de
bouches pour les dire. Elles n'étaient pas assujetties à la présence d'un être. En me
découvrant lectrice, je me découvrais électrice, le choix dépendait de moi, la relation
que je nouais avec un livre était indépendante de toutes mes autres relations. Je
sortais du cercle familial, du cercle amical, l'affectif n'était plus étouffant, il devenait
la base de départ pour une aventure exotique, un partage inespéré, et plus magique
qu'il n'y paraissait, avec des personnes d'un autre temps, d'un autre monde.
J'entends souvent des gens se dire paralysés par le nombre de livres, angoissés à l'idée
qu'une vie ne suffira jamais à les lire tous. À l'inverse, cela m'enchante. L'arbitraire, la
quasi infinité des possibles, qui exclut l'exhaustivité, permet, selon moi, d'exercer une
liberté qui ne nous est pas accordée dans d'autres domaines. C'est d'ailleurs ce mot,
liberté, qui surgit lorsque je réfléchis à la lecture; alors que durant toute mon enfance
la lecture n'a été synonyme que de contrainte. Il fallait lire pour l'école. Il fallait lire
pour cesser de faire des fautes d'orthographe. Au fond, je ne comprenais pas pourquoi
il fallait lire. Il me semblait qu'on me cachait quelque chose. Je n'avais pas tort, car
l'obligation, l'idée de devoir s'accordent mal avec le délice profond, la volupté, le
ravissement que l'on éprouve à se plonger dans un livre.
Alors pourquoi, dans ces conditions, développer le goût de la lecture? À quoi j'ai
envie d'ajouter: le goût de la lecture, certes, mais de quelle lecture? J'ai en effet
remarqué que de plus en plus de gens disent ne lire que des documentaires, ou des
biographies; « Au moins , on sait ce qu'on y trouve, » expliquent-ils. On apprend, on
progresse. On ne perd pas de temps avec des choses inventées. On mesure facilement
le bénéfice et on peut aisément réutiliser l'acquis. C'est une vision utilitariste de la
lecture pour laquelle aucun goût n'est nécessaire dans la mesure où elle s'inscrit dans
une logique d'efficacité. Cette pratique de la lecture est non littéraire, et il m'arrive
même de la percevoir comme une menace pesant sur l'autre lecture, celle qui se situe
du côté de la contemplation, de la gratuité, du doute, de la déconstruction. On lira
toujours des modes d'emploi, des notices, des manuels, pour cela, pas besoin de goût.
C'est la lecture des romans, de la poésie, du théâtre, de la philosophie qui est
aujourd'hui en danger. Comment en est-on arrivé là?
Je ne suis pas convaincue que le livre ait eu à pâtir de la multiplication des autres
moyens de communication, ou alors, si c'est le cas, c'est un phénomène passager,
transitoire sur lequel je choisis de ne pas m'attarder, car il me semble ressortir
davantage au domaine du commerce qu'à celui de la pensée. Ce qui me frappe, quand
j'observe la place du livre dans notre société, c'est sa parfaite inadéquation du point
de vue du temps. Un livre s'écrit lentement, il se lit lentement. La lecture, même
lorsqu'il s'agit de poèmes, de nouvelles ou de récits courts, s'inscrit dans une
continuité. Or, nous vivons dans un monde spectaculairement morcelé. Je parle ici de
l'absence de lien entre les causes et les effets, entre un acte et ses conséquences. Cette
rupture est présente partout: au travail, pour commencer; les chaînes de fabrication
sont atomisées, à la fois dans l'espace et dans le temps, l'artisanat est moribond.
Même chose pour la chaîne alimentaire: bien des enfants ignorent que les carottes
poussent sous la terre, ils sont nombreux à croire que les poissons naissent sous forme
de rectangles. Dans le domaine des services on atteint la caricature avec ces
itinéraires téléphoniques qui, lorsque l'on désire obtenir un renseignement, nous font
voyager d'étoile, en taper 9, pour revenir au code d'accès, chaque base de données
étant séparée des autres, délocalisée, imprésentifiable. Grâce à la multiplication des
services et des intermédiaires on a la possibilité d'obtenir ce que l'on veut sans jamais
entrer en contact avec une personne. La maladie et la mort sont elles-mêmes
reléguées à la périphérie, cachées, scandaleuses. Je ne dis pas que c'était mieux avant,
je n'en ai pas la moindre idée. Je constate simplement que nous vivons dans un
monde éclaté, et que le livre qui est lien, qui est présence, lenteur et silence détone.
Je songe à un élève de CE2 qui, lors d'une rencontre au cours de laquelle
j'interrogeais la classe sur l'écriture et la lecture, s'est écrié « Mais où je suis quand je
lis? » Il était presque affolé. Quand je lui ai demandé de s'expliquer, il a déclaré:
« Quand je suis à la maison et que je lis, parfois ma mère m'appelle; elle est dans la
même pièce que moi; je l'entends, mais je ne peux pas lui répondre. C'est comme si
elle était très loin. On est ensemble, mais je ne suis pas là. » Puis il a répété, et cette
fois l'exaltation l'emportait sur l'inquiétude: « Mais où je suis, quand je lis? » On
pourrait croire, à l'entendre, que le livre est vécu comme un instrument de séparation.
C'est exactement le contraire. Quand cet enfant lit, quand nous tous nous lisons, nous
sommes dans la littérature, unis par un lien transcendant au reste de l'humanité; nous
habitons un lieu commun, et explorons une utopie qui mêle l'intime à l'universel.
C'est, selon moi, un élément de réponse à cette douloureuse question du Pourquoi?
Ainsi la littérature serait-elle autant un instrument d'émancipation, qu'un outil de
socialisation. Un genre d'objet transitionnel, un doudou de papier.
Mais c'est trop peu, et j'ai, de plus, appris à me méfier des métaphores empruntées au
monde de l'enfance, car c'est un univers que presque personne ne prend au sérieux.
Voyons ce que Kafka et Primo Levi ont à nous apprendre sur le sujet.
Kafka disait de l'écriture qu'elle permet de « sauter d'un bond hors du rang des
assassins ». Cette déclaration a souvent été mal prise. Les gens qui n'écrivaient pas se
sont sentis vexés, j'imagine. Les historiens se sont empressés de nous rappeler que le
raffinement d'une civilisation et son rapport privilégié avec l'art n'avaient jamais
empêché – c'est fort triste, mais c'est vrai – le triomphe de la barbarie. C'est peut-être
dans cet esprit, d'ailleurs qu'Isaac Bashevis Singer déclarait: « La littérature est une
force sans vecteur; » afin de nous rappeler qu'on ne peut espérer des livres qu'ils
changent le monde. C'est vrai aussi. Comme il est vrai que certains assassins sont les
plus fins lettrés. La littérature n'est pas un remède et ce serait prêter une naïveté qui
ne lui sied guère de supposer que Kafka ait voulu dire une chose pareille. Le saut
qu'il évoque, n'est pas forcément réussi et ne garantit rien, c'est une tentative, une
alternative. L'écriture permet ce bond, la lecture aussi. Car ce sont les deux faces
d'une seule et même pièce. Qu'on lise un roman classique ou un récit destructuré, un
sonnet ou une page de prose poétique, on procède par identification. Identification au
personnage, ou au narrateur, mais également identification plus subtile à l'écrivain ou
à la langue ou encore, au livre lui-même. Il s'agit de sortir de soi, de se quitter, de
présupposer une altérité séduisante, d'accepter de s'y laisser mener. « Où je suis
quand je lis? » mais aussi « Qui suis-je quand je lis? » Je suis tour à tour le
personnage, l'auteur, le mot, l'aventure. Je me dissous, et le fait que j'accepte cette
petite disparition n'a rien à voir avec la haine de soi et tout à voir avec l'amour de
l'autre. Vous riez peut-être de mon idéalisme. Je précise donc, histoire de frôler le
ridicule sans m'y complaire pour autant, que les mécanismes que je décris ne sont pas
systématiques, ils sont, en revanche, facilités, rendus possibles par la lecture. On le
vérifie dans les moments les plus critiques. Je pense à Si c'est un homme de Primo
Lévi, et plus particulièrement au moment où les déportés se récitent des vers de
Dante. Quand il ne nous reste rien, le souvenir de ce qu'on a lu demeure encore, il
survit et nous survivons avec lui. C'est le cas limite, certes, mais il indique clairement
que plus grande est l'adversité et plus poignant devient le besoin de lire, d'être en lien,
d'être un homme, justement, au-delà de l'avilissement, du dénuement. Qu'importe
alors si cette force est sans vecteur, l'important est qu'elle est une force.
Il est donc plus que jamais nécessaire de développer le goût de la lecture dans un
monde où la violence se déploie de façon inquiétante, parce que la lecture constitue
un contre-pouvoir, un refuge. Elle a l'immense mérite de nous rappeler que nous
appartenons à une communauté. Il s'agit peut-être d'une utopie, comme je l'ai dit plus
tôt, mais je ne crois pas, malgré les poses nihilistes très en vogue chez un bonne
partie des écrivains contemporains, qu'il puisse exister d'art littéraire en dehors de
l'utopie humaniste, y compris lorsque cette utopie se déploie à l'insu de l'artiste, voire
même à son corps défendant. Le simple fait de rêver que quiconque puisse vous lire
est si farfelu, si irréaliste qu'il témoigne d'une foi touchante, tant elle est aveugle,
dans l'existence d'un espace commun, d'une commune curiosité pour ce qui fait de
nous ce que nous sommes.
Mais supposons un instant que je me sois trompée, que le monde dans lequel nous
vivons ne soit ni dur, ni violent, que l'espèce humaine ne soit pas si menacée que ça,
que reste-t-il?
Il reste un index timide, pointé vers la liberté, vers un plaisir quasiment gratuit. C'est
là, à portée de main, ça ne tombe jamais en panne, ça tient au creux de la paume, c'est
un miroir, une machine à remonter le temps, une porte ouverte sur l'autre, c'est un
livre.
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